Abitibi

Abitibi

motels, casse-croûte et tavernes

Photoreportage à budget modeste

OBioRoom

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Préface

D’une cadence imperturbablement régulière, ma tasse de café vide devient verte, puis blanche, puis verte à nouveau.

Simultanément, le néon grésille alors que le courant passe, arrête, repasse. Au même rythme, mon visage placide apparaît puis disparaît dans le reflet de la vitrine, entrecoupé des caractères de « spéciaux du midi » écrit à l’envers. À cette heure, je dois envisager la possibilité que la personne que j’attends ne se présentera sans doute jamais. Le tempo qui me garde dans un espace intemporel prend soudainement fin; les chaises sont sur les tables. À la lueur de la cabine téléphonique d’en face, je reste là. Je le sais pertinemment, je ne verrai pas ta silhouette se détacher d’un centre-ville flou rendu uniformément charcoal par l’humidité qui opacifie la nuit. Avant que l’ambiance de l’Abitibi ne se dissipe complètement de mon esprit, je dois terminer ce projet. Je n’en peux plus d’attendre. J’ai les doigts gelés et la pluie commence à s’infiltrer par le trou dans ma botte.

À la recherche d’un café 24 h, je repars avec le constat que je devrai terminer ce photoreportage sans photographe. Il me reste des 4 X 6 sans négatifs, un 24 poses entamé dans l’Olympus Trip, un scanneur HP de base, un Powerbook G4 âgé de huit ans et des bouts de textes griffonnés dans un Moleskine ébréché.

Tout ce qui suit relate des faits, des expériences et des endroits réels. Les photos ont été prise en argentique avec un Olympus Trip 35mm. Aucune d’elle n’a été traitée.

7up

Je mets mon clignotant à gauche pour signaler mon intention de tourner. On est mercredi, le dernier du mois d’octobre. J’emprunte la bretelle qui rejoint la route 117, vers un périple incertain.

À combien de kilomètres suis-je de trouver ce que je cherche, mais n’atteint jamais vraiment? Entre les nappes de rochers salis de prénoms et de serments d’amour défilent des enseignes de dinners dans une suite sans logique. Difficile de discerner les désaffectés de ceux toujours en service alors que la rouille sur la pancarte n’est pas un facteur déterminant. Notre quête de motels, de casse-croûte et de tavernes dont le design d’origine est indemne, aboutit ici, en Abitibi. Lui, le photographe, désire capturer le cliché idéal. Moi, j’aspire à trouver l’enchaînement de mots qui évoque avec exactitude l’atmosphère paradoxalement hostile et charmante de cette région perdue dans le nord-ouest québécois. Regrettablement, nous nous heurterons à une accablante réalité : la rénovation. Pour les propriétaires, moderniser leur commerce représente une bonification. Pour nous, il s’agit d’une entrave à notre dessein, c’est l’échec.

À l’inverse, il y a la chose parfaite. Ma définition personnelle et subjective va comme suit :

Chose parfaite :

toute chose intégrale et fidèle à sa nature profonde, libre des conceptions conventionnelles des polarités bien/mal, beau/laid, etc. C’est celle qui est épanouie à son plein potentiel et qui actualise sa mission unique, son rôle intrinsèque.

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Ici, la chose parfaite, c’est Isa. Son conjoint alterne au rythme de 3 semaines versus 2 entre Thunder Bay, Ontario et La Corne, en Abitibi. Pour Isa, tout reste pareil, à part le fait de se lever parfois d’un lit occupé, parfois d’un lit vide. Pourtant, dans les deux cas, ça revient au même. Dès le lever du soleil, les cafetières sont fumantes. Déjà, quelques œufs plats cuisent sur la plaque de la maison mobile qui porte son prénom, précédé d’un « Resto chez ».

Je vis à une époque où je considère normal un restaurant qui possède un écran plat plus gros que le menu, quel que soit le taux de décrépitude de l’endroit. De la même façon, je reste impassible à la vue du dernier modèle de coupole de télé satellite vissé dans la brique rose délabrée d’un immeuble de logements à prix modique. Ça semble une évidence que ces antagonistes vont désormais de pair. Les tasses blanches sont exactement celles avec lesquelles il est satisfaisant de boire le café qui accompagne un petit déjeuner à 5,50 $. Deux napperons blancs dentelés, salière et poivrière classiques forment un set-up de table quasi parfait. Il ne manque que le petit présentoir métallique où sont compartimentés d’un côté, les contenants individuels de miel et de marmelade, et de l’autre, le beurre d’arachide et la confiture.

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À cet effet, le Restaurant Lac Saguay ne perd aucun point. Le fameux présentoir trône fièrement entre les serviettes de table et la bouteille de ketchup. Assis face à face sur la banquette d’une table aux coins ronds, nous avons eu droit à un café filtre presque bon. Son odeur s’harmonise avec la couleur usée des sièges de vinyle et l’amalgame des voix des habitués réunis au bar. L’élément récurrent n’y manquait pas; un écran plat. À la table voisine, trois générations de résidents siègent en une demi-lune nous faisant face, tel un auditoire. C’est presque gênant. Aujourd’hui est le jeudi où ils ont prévu à l’horaire d’amener grand-maman manger le combo quiche et frites inscrit au menu du jour.

Le Café Balthazar de Val-d’Or n’est pas miteux du tout. Mais, parfois un espresso bio/équitable bien tassé et quasi opaque s’avère nécessaire pour composer. Une citation de Krisnamurti au mur, je suis séduite. L’accès à internet sans fil est un argument de plus.

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Lui, encore sur le trottoir, entièrement absorbé qu’il est par je ne sais quel détail de l’immeuble ou de la rue. Un Diana F+ turquoise dans la poigne, il rend hommage à la banalité de la scène en lui accordant une attention qui dévoile sa profondeur inédite. Au bout du comptoir à attendre mon breuvage, je l’observe et m’interroge : vais-je avoir, ne serait-ce qu’une seule fois, la chance de concevoir la beauté comme il la perçoit?

On se ressemble trop pour que j’ignore le fait que jamais je ne saurai vraiment qui il est. Que jamais je ne réussirai à l’atteindre. Que jamais je ne franchirai l’espace qui fait de lui l’étranger de ce monde. Que jamais je ne verrai les couleurs comme il les voit.

Bien qu’ils en rêvent, il y a des gens qui évitent de se dénuder. Confortablement campée dans ce rôle, je n’avais jamais senti l’effet que ça faisait d’être l’autre. D’être la personne en dehors; celle qui n’entrera pas. Cette fois, je suis l’autre pour lui, et il est l’autre pour moi. Je suis l’imposteur dans sa vie, comme il l’est dans la mienne. La fascination restera intacte. Jamais nous ne serons satisfaits l’un de l’autre. Jamais nous ne serons satisfaits. Je me console à l’idée que cette dernière est illusoire ; l’apaisement temporaire d’un désir. Ne nous consacrons donc pas à une quête vouée à l’échec. Savourons. L’instant comporte toujours quelque chose de parfait. À travers ses clichés, je capte une partie de lui. À travers mes mots, il effleure une partie de moi. Il y a au moins cet espace où le sien croise le mien. Deux cercles translucides. Un cercle rouge et un cercle bleu. Au centre, ça fait mauve. C’est beau, le mauve.

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À plat ventre sur le couvre-lit infect de la chambre 109 du Manoir Val-d’Or, je suis toujours à la recherche de quelque chose que je trouve presque, sans jamais vraiment y parvenir. Sur le sommier, des coulisses d’un brun rouge se détachent clairement du motif bleu pâle. Du revers d’une cuillère de plastique, j’étends du beurre de cacahuètes sur un biscuit soda. Sur le sommet, j’en superpose un deuxième formant ainsi un sandwich parfaitement cohérent avec l’ambiance de la place. Sur le tapis industriel d’une couleur dont le nom reste à ce jour inexistant, il étale ses munitions. Cordés dans un ordre dont la cohésion m’échappe, filtres, flashs et boîtiers sont soigneusement sélectionnés. D’une minutie presque déroutante, il calibre l’arme de la soirée.

Mon PowerBook indique 19 h. D’une gorgée de Stella, il avale ses Doritos à saveur de cheeseburger d’une fidélité déconcertante. Pourquoi mon correcteur virtuel ne souligne-t-il pas, telle une faute d’orthographe, le mot Cheeseburger? Bien que Microsoft Word semble lui donner l’absolution, j’ose espérer que l’Office de la langue française n’en fait pas autant. Je ne pourrais pas croire qu’on en est vraiment rendu là.

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Est-ce que lui, quelque part sur la 117, à travers les bosquets de conifères et le climat aride, a trouvé l’image parfaite? Celle que l’on pressent. Celle qu’on peut attendre durant des mois. Celle qu’on a l’impression de connaître par cœur, incapable toutefois d’en décrire la forme ou les tons. Celle dont on a la conviction qu’elle va, inévitablement, finir par se dresser, droit devant soi, pure et vierge. Celle qu’on pourrait attendre durant des années, en fait.

Le plafond de stucco texturé supporte l’unique source de lumière de la pièce; une fluocompacte niant toute forme de délicatesse. La douche est d’une douceur équivalente; la pression du jet marque de rouge le point de contact avec ma peau blême d’octobre. Un cendrier de verre est placé sur la table brune de cet établissement non-fumeurs. Même les Valdoriens ignorent qu’ici sont encore louées des chambres aux voyageurs. La quantité de résidents permanents qui y assurent leur loyer avec le commerce du sexe est sûrement l’instigateur de cette ignorance.

La 3e Avenue présente une occasion inouïe pour une tournée des bars impeccable, alors qu’un numéro civique sur deux est octroyé à un établissement interdit aux mineurs. Enfin 21 h, chiffre sain pour entreprendre une virée en bonne et due forme.

Barbier

Le Resto Bar l’Attrait nous égaye le premier. Sur le trottoir, un attroupement de madames, visiblement non rodées en ce qui a trait à la consommation d’alcool, nous interpelle d’une exubérance inhabituelle. Vêtues de tenues de soirée, l’évidence est que ce sont là de nouvelles acquisitions spécialement choisies pour l’occasion. La pénombre ne m’empêche guère de distinguer clairement le bleuté de leur dentition. Elles engagent la conversation d’une éloquence temporairement surdéveloppée… et pour cause; il y a ici une fête de Noël! Déjà, le simple fait d’assister à un party de bureau à Val-d’Or, c’est délectable. Mais, l’idée qu’eux célèbrent Noël ce soir, à l’Halloween, c’est irréel. Irréel juste comme on aime.

Sur la scène installée dans le coin droit, juste au bord des fenêtres, un petit stage band de pirates anime la soirée. Des pirates, pour souligner la naissance de Jésus, c’est bizarre. En cas de confusion entre les deux événements, il est moins risqué de choisir un déguisement de Rudolph ou de lutin puisque les Saints-Nicolas passent mieux à l’Halloween que le font les citrouilles à Noël.

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Le propriétaire, ivre jusqu’à la moelle, a choisi d’honorer à sa juste valeur l’anniversaire des sorcières et des fantômes en arborant tout le nécessaire pour faire de lui un mexicain.

Victime de notre proximité, je suis élue le pilier le plus pertinent pour restreindre son chancellement. Moi qui croyais n’avoir rien d’une référence en terme de stabilité.

Il profite de notre promiscuité pour m’informer que son fils est humoriste. Moi qui n’ai aucun sens de l’humour. S’ensuit l’information que ce dernier s’est vu décerner un « Olivier », d’ailleurs dignement accroché au mur. Ma culture populaire est médiocre; je ne connais ni ledit artiste, ni la notoriété de ce prix.

Une shot de Sambuca facilite mon projet de faire passer sous silence mon ignorance. J’affiche un visage impressionné et espère me soustraire de ses pattes avant que sa moustache au eye-liner ne me coule davantage sur l’épaule.

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Le Bar la Broue ne fait pas exception au théorème selon lequel un mot peut faire à lui seul l’étalage d’une piètre culture vis-à-vis du magnanime et formidable monde des alcools. Le mot clé ici est « toutes » précédé de « on les a » en réponse à la question « quelles sortes de bières offrez-vous? »

Cette affirmation implique qu’ils servent uniquement les produits Molson et Labatt. Vu l’éventail limité, manifestement, pour nous ce sera deux chiennes de 50. La musique n’est pas assez forte, tandis que la lumière l’est trop. La clientèle est clairsemée dans l’espace vide et l’ambiance est vaporeuse. D’un accord tacite, nous descendons nos Labatt d’une rapidité jamais vue.

DriveThru

À la vue du 576, 3e Avenue, une question se soulève d’elle-même; pourquoi un établissement joli et invitant se retrouve-t-il avec un nom aussi peu recherché que « L’Avantage Bar Terrasse »? C’est comme une poignée de main avec un chic costard nœud papillon à l’air un peu british qui se présente : « Jason Vachon-Côté ». Surprenant quand même, non?

Bien que cet endroit soit trop propre pour notre quête de bars crados, l’immense buck de Hoegaarden à 6,20 $ est non négligeable. La machine à pop corn est débordante et son contenu, toujours chaud. La combinaison de ces deux derniers constitue un repas complet. Il est donc possible de quitter cet endroit complètement bourré, même avec un maigre budget.

Par contre, si j’avais eu le mandat de le nommer en un mot banal, j’aurais choisi « L’Incontournable » plutôt que « L’Avantage ». Effectivement, il est péché d’omettre d’y faire un tour lors d’une visite à Val-d’Or.

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Apparemment, une panse pleine de mousse peut se berner au point d’avoir une impression de vide à combler. Le gras est d’une renommé établie dans de telles circonstances et une visite au casse-croûte peut faire office de pause, l’équivalent du power nap qui, espérons-le, nous permettra de durer plus longtemps.

Le Casse-Croûte la Patate est un long comptoir avec de petits bancs ronds. Les frites sont un peu molles, mais compte tenu de mon alcoolémie élevée, je n’y vois que du feu. Leur teint roussi est un indicateur infaillible d’excellence et le grand format est servi dans un plat à lasagne. « Repas léger » est la seule information inscrite sur l’enseigne extérieure. J’imagine qu’ici, « léger » est utilisé par opposition à « complet », mais certes pas à « lourd ». La présence de l’odeur d’huile est accrue et se combine à l’absence de ventilation adéquate. Duo désastreux qui vient contrecarrer notre ambition de faire sombrer cette escale dans l’oubli; même au grand vent, l’imprégnation est profonde comme si suif et shortening végétal suintaient des plumes de mon manteau de duvet.

Somme toute, l’expérience en vaut la chandelle. J’affectionne particulièrement les cuisines ouvertes; elles agrémentent de visuel mon plaisir gustatif tandis que j’observe les aller-retour de la petite dame au tablier blanc. J’admire, entièrement absorbée, son geste sans faille alors qu’elle plonge puis ressort un panier métallique de l’huile bouillante. À intervalles quasi réguliers, elle empoigne le silex avec l’espoir d’un fond de café froid à réchauffer. Habilement, elle neutralise d’une guenille jadis blanche, le moindre bout d’oignon, la moindre éclaboussure de mayonnaise.

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Compte tenu du fait que le Bar Cocktail est situé une rue en retrait de la principale, il est recommandé de le considérer comme l’exclu et de s’en méfier. Nous aurions mieux fait d’en faire fi; nul bar n’est rejeté sans raison.

Reste à déterminer si cette ségrégation repose sur le fait que la barmaid de deux pieds par deux pieds est déguisée en une version chiante de Mini Mouse ou celui qu’il y a un animateur de foule sans réelle foule. Non seulement, par définition, un animateur c’est pénible, mais le fait que son speech débute avec un : « oooh yeah! » qu’il étire de tout son souffle, c’est insupportable. Sans trop savoir pour quelle raison, nos shooters sont à 2 $ de plus que ce qu’indique le tableau.

Pour ajouter au calvaire, Mini Mouse en renverse un en rendant la monnaie. Nous prenons son refus de nous dédommager pour un incitatif à ne laisser aucun pourboire et à déguerpir.

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Le logo du Disco Bar se trouve au point central entre Pacman et l’emblème des Rôtisseries St-Hubert. L’établissement rafle le lot de preppy des cégépiens de Val d’Or que j’estime, sans aucun fondement ou recherche documentée, à 50 % de la quantité totale des étudiants majeurs du secteur.

Le line-up à l’extérieur nous laisse présager que ce bar est sûr de lui-même, ce que le cover nous confirme. Comme celui-ci nous laisse sans le sou, contraints nous somme de s’abreuver à même les laissés pour compte qui réchauffent sur les comptoirs et les enceintes acoustiques. Une bière, c’est vite oublié, un bloody césar, c’est vite renversé. Un regard haineux nous signifie qu’on est au seuil du pétrin. Avant d’irréversiblement foutre le trouble, c’est d’une lucidité soudaine et comparable à un instinct de survie que nous levons les feutres. La salle est vaste, mais pas assez pour qu’il nous soit possible de se camoufler. Dommage, puisqu’il était agréable d’y festoyer. La piste de danse est spacieuse et d’un rapport parfait entre espace vide et espace occupé.

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À un certain stade d’ivresse, juste avant le knock-out, j’expérimente l’étape qui s’apparente de près à une forme d’histrionisme. La population du 807, 3E Avenue entre en résonance avec mon état d’être. Voisin du Manoir, Au Sport représente le stéréotype du bar d’étudiants postsecondaires, sans pour autant garantir que même les plus typiques sont effectivement inscrits à l’école. De la même manière que leur tendance vestimentaire snow/skate n’est pas un gage irréfutable qu’ils pratiquent un quelconque sport de planche. Par conséquent, selon ma théorie inconsistante, Au Sport s’approprierait la moitié de cégépiens délaissée par le Disco, soit les sportifs et les cools. La masse est luxuriante, frénétique et colorée, mais l’âge légal reste à confirmer.

Au fait, est-ce que le nom du lieu réfère à l’unique table de billard, à celle de babyfoot ou aux écrans géants?

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Je ne saurais dire si la cause de notre attraction aiguë pour le Sport est relative à l’éveil d’une légère nostalgie, ou à un certain sentiment d’apaisement. Le fait est que, tels des insectes vers la lumière, nous avons été magnétisés par l’endroit. Depuis la porte ouverte, du bon vieux Pennywise enterre l’omniprésence de la musique d’ambiance que diffusent les réverbères du centre-ville. Loin de moi l’idée d’énoncer ceci tel un fait anodin, je tiens à le mettre en relief et à souligner qu’avant de repérer les caisses de son, un léger malaise s’était sournoisement installé en nous. S’il est agréable de renouer avec des rythmes passés, il l’est tout autant d’être tiré de la sensation lugubre qui nous enduisait dehors. Des enceintes apposées aux lampadaires ont le mandat de relancer et de dynamiser le secteur. Une sorte de copié/collé sur l’initiative du supermarché à l’angle de la 3e Avenue et de la 5e Rue, qui fait retentir bien fort de l’opéra pour faire fuir les jeunes du parc avoisinant.

Éternellement inassouvie, j’interroge mon voisin de comptoir sur l’endroit où je peux me procurer des pinottes, et s’il est légal de tirer mes écales par terre. Profitant de l’occasion, il me pointe sournoisement une serveuse et m’informe de son apparition dans le reportage diffusé à Télé Québec sur les « veuves de chasses ». Malgré tous ses efforts, il échoue sa tentative d’adéquatement réprimer son air moqueur.

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Intimidés, nous avons esquivé le bar du Manoir Val-d’Or, et avec raison. L’ensemble des clients a déserté les tables au profit du bar, en plus d’être à peu près dix et tous apparemment issus de la même famille. Une famille de durs. Nous, on n’est pas des durs.

Aucun coma éthylique n’est assez substantiel pour rater le check-out. Le personnel du Manoir s’assure sans finesse qu’aucun chambreur ne s’éternise dans les bras de Morphée. Le téléphone est absent dans les chambres donc le wake up call est standardisé, comme chez les moines, à la différence près que la musique du bar fait office de cloche. À ce prix-là, j’aurais préféré une cloche. Dès 9 h 20, murs et planchers se mettent à vibrer du même tempo insipido-populaire que celui qui nous a bercés jusqu’à 3 h du matin.

Good morning!

Fritobec

D’ailleurs, c’est au bar qu’il faut s’adresser pour avoir du service en ce qui concerne l’hôtel. Inutile d’attendre sous l’écriteau « Office » puisque personne ne semble se sentir concerné. Donc, au bar (l’accueil) je récupère le dépôt de 20 $ broché directement au reçu qui cumule 3 fautes dans mon nom de famille. C’est ainsi que je constate qu’il y a exactement la même quantité de bancs occupés que la veille, sans doute par les mêmes personnes, et disposés dans le même ordre.

Doté certes du label « Qualité certifiée » du Ministère du Tourisme, n’en reste pas moins qu’ils se sont vu attribuer une seule étoile.

Si ce n’était du Motel O-Bio situé à Labelle, jamais je n’aurais su qu’une étoile, ce n’est pas si mal. Effectivement, il existe la cote “zéro étoile”, dont ce dernier est détenteur. Nous avons dû se renseigner à la barmaid (ça doit être la norme dans les établissements d’une étoile et moins) pour nous faire gracieusement répondre par un « dormez-vous dans le même litte? » que je traduirais ici par : « avez-vous besoin d’une chambre avec un ou deux lits ? »

Chic quand même, non?

LayerHaus

On oublie les brunches du dimanche en famille au Restaurant La Fringale. Je suspecte que la raison d’un unique like à leur page facebook a quelque chose à voir avec le fait que c’est fermé le weekend. Du lundi au vendredi, il est donc possible de manger entre 6 et 8 h ou entre 6 h et 20 h, détail qui reste à vérifier. L’aspect accommodant de l’endroit est certainement la petite fenêtre coulissante du service à l’auto. Par contre, celui-ci semble déboucher dans la cour de chez quelqu’un. Il faut donc faire marche arrière pour ne pas incommoder le voisin. Dans le cas où deux véhicules se présentent en même temps pour profiter de ce service, c’est l’impasse.

Devant notre triste échec et contraints de repasser à pied devant L’Avantage Bar Terrasse, déception oblige, nous y faisons halte. Nullement motivé par le désir de noyer notre désappointement, il est ici simplement question de procéder à un test. L’idée est de déterminer si un demi-litre de bière dans l’estomac facilite le repérage d’un petit déjeuner échangé pour moins d’un Sir Wilfrid Laurier.

Licencie

Un vent polaire descend du nord et dévale la rue principale. Il y a de ces endroits, sur Terre, où il fait toujours froid.

Entre la grisaille du ciel toujours neutre de l’Abitibi et celui du stainless du Casse-Croûte La Patate, il y a un instant parfait, non gris. Pour lui, c’est la première cigarette suivant la dernière bouchée de son déjeuner. Il a choisi le no 5 : celui avec œufs, rôties, saucisses, patates et bacon. Pour moi, c’est la première trace de beurre d’arachide tartinée sur une tranche de pain brun grillé. J’adore tartiner, au rythme d’une bouchée à la fois, mes rôties préalablement divisées en deux triangles.

Au fond de la poche de mes jeans troués, quelques arachides en écales, mais aucun souvenir de la veille.

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Combien de chambres doit-on visiter avant de dormir dans celle dont l’esthétisme parfait nous réveille un matin avec la possibilité d’envisager qu’il n’y a finalement peut-être rien qui cloche avec nous?

Ici, les casse-croûte surutilisent le mot « Patate » et les bars emploient à tort le terme « Auberge ». Ça vient mêlant, il est bon d’en être averti.

Mano

Contempler la façade de l’Auberge Mano me suffit pour sentir sur le dos de la main l’anse glacée d’un buck de verre sablé. J’ai le sentiment de déjà connaître l’entièreté de l’histoire :

à l’angle du grand bar en fer à cheval, je révise mes notes à coups de barres de stylo, de flèches et de tentatives de relire ma calligraphie d’ivrogne. Le visage illuminé par la machine à sous, un chasseur solitaire laisse une cigarette se consumer d’elle-même entre ses lèvres gercées. À l’extrémité du U porte-bonheur, ses congénères échangent avec intermittence quelques phrases d’une voix caverneuse, dont seule la vibration en est perceptible. Contraints par les hauts tabourets vissés au sol, leurs colossales épaules semblent embouvetées les unes dans les autres. Je jurerais avoir déjà détenu une courtepointe en flanelle quasi identique à celle formée par l’alignement de leur chemise à carreaux matelassé. À l’heure où les pichets ont corrodé tout ce qui reste de moi, j’entame mon ascension vers l’étage supérieur. Pesamment, une main maladroite le long du mur, je gravis l’escalier étroit, précaire et escarpé. Chaque marche est creusée d’un dalot, usée de pas lourds et fatigués, ce qui met mon équilibre précaire à l’épreuve. Tout en haut, je trouve mon salut sur un matelas simple à ressorts entre les quatre murs de papier peint d’une chambre sans salle de bain.

OBioDoor

Le regard étincelant, et persuadée que je ne verrai pas le dehors avant le lendemain, je franchis la porte. L’homme toussotant qui m’accueille vient corroborer mon impression que la loi anti-tabac ne s’est pas rendue si près du 50e parallèle. J’avais vu juste en ce qui a trait à la configuration du bar et la machine à sous.

Par contre, tel un poignard dans le cœur, le barman me désillusionne d’un « non, nous n’avons pas de chambres ici ». L’Auberge Mano de Lac-aux-Écorces n’a rien d’une auberge. J’en veux à mon imagination d’être instigateur d’un espoir déchu. L’ardoise à l’extérieur redouble ma déception; force est d’admettre que je vais également rater leur fameux concours de panache. Rester ici jusqu’au 20 novembre pour ça, ce serait ridicule.

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La perfection du Motel le Riverain se décrit en trois volets :

premièrement, la disposition des chambres respecte la tradition du motel selon laquelle les portes des chambres encadrent le stationnement. Mais le fait saillant ici, c’est qu’il est possible d’atteindre le bar sans mettre le nez dehors.

En second lieu, ce bar, c’est la Microbrasserie du Lièvre, qui ne perd pas de points pour l’absence de pop corn puisqu’on a eu droit à deux paniers de Party mix, signant ainsi la fin du sac. Leur bière, brassée sur place, est excellente et la première est offerte avec la location de la chambre.

Le tout est couronné d’un petit déjeuner continental, également inclus, qui s’avère un régal. J’ai toujours cru péjoratif de qualifier de continental un déjeuner puisque cela implique généralement qu’il soit séché par endroits, froid et mou au milieu. Au Riverain, ce n’est pas le cas, il était copieux, chaud et délicieux.

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Je tiens à mettre l’accent sur le fait qu’on peut aller consommer de la bière de qualité sans se les geler, dormir dans une chambre classique à prix modique et, au matin, se goinfrer à l’infini, exactement comme on aime le faire sur un lendemain de brosse. Un corridor intérieur vitré relie le bâtiment principal aux chambres.

Les suites nuptiales sont les plus rapprochées du bar, question de ramper moins longtemps en fin de soirée. Dans chacune d’elle, c’est la même thématique, soit Mélamine 1983. Ils ont même daigné installer un miroir au plafond. Chaque suite est aussi stérile et glaciale que la précédente, mais les coloris diffèrent. Alors, vous pouvez choisir de baiser romantiquement dans l’excitante ambiance de morgue, soit en vert lime, soit en rose saumon ou encore en bleu sanatorium.Quilles

Si je mentionne le Salon de Quilles Info de Mont-Laurier dans cet ouvrage, c’est parce qu’ils servent les meilleures frites qu’il nous a été donné d’ingurgiter durant ce voyage. Aussi étrange qu’il puisse paraître, nous étions intimidés par le simple constat de notre minorité, bien que la majorité ne posait aucune menace; que des têtes blanches ou dégarnies. Pendant que lui pense au lancer de sa boule, moi je pense à manger. Ce qui m’importe, c’est de continuer mon tableau comparatif des frites. Mon manque d’habileté l’emporte malgré tout sur sa stratégie. Le fait est que le napperon beige nous souhaite la bienvenue en rouge délavé et que le coût total du plat est 2 $; le même prix que pour la location des souliers. Suis-je le pire goret si la première chose qui me vient à l’esprit c’est que j’aurais pu manger deux fois pour le même montant si je n’avais pas loué de souliers?

Sans contredit une destination frites.

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L’adresse improbable du Bar Salon Amika manque définitivement crédibilité : 1, rue Principale, Kiamika.

Nous sommes dehors, il est 15 h 50. Lui savoure sa clope malgré le fait qu’une femme, de la fenêtre de sa Ford Tempo baissée, lui signale qu’ici, il est permis de fumer à l’intérieur.

Moi, je me délecte des fautes d’orthographe qui nous souhaitent la « Bonne Journer » et nous indiquent que sont offerts les « Désjeunés » au Bar Salon Amika. C’est dans le mot « Salon » que nous avons investi tout notre espoir du bar idéal et décidé de faire le détour vers cette agglomération de 700 habitants. L’endroit, garni de trophées de chasse, est semi-sombre avec du country en trame de fond.

À ce stade, nous n’avions pas la moindre idée que nous resterions accoudés de notre première gorgée de Labatt 50 tablette de 16 h, à notre dernière gorgée de café de 10 h 30, le lendemain. D’ailleurs, ce café, on l’a siroté dans une enveloppante ambiance familiale en écoutant religieusement le Canal D sur écran géant, en compagnie du couple qui possède la place.

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Le tenancier, vêtu d’une chemise western bien enculottée sous sa panse, arbore les bottes de cowboy où est glissée la partie inférieure de son jeans fatigué. Cet assortiment de denim et de cuir, agencé à sa coupe à l’allemande trahit le rebelle que l’Abitibi a forgé. Mais ce sont ses yeux, mi-clos et désabusés, d’où perce le regard de celui qui a vaincu la rudesse, qui confirment mon sentiment. La couleur de ses cheveux et de sa peau est imprégnée d’un vécu raboteux, mais assumé.

Exactement comme si Alain, le propriétaire, était l’oncle que mes parents refusaient que je fréquente durant ma jeunesse, sous prétexte qu’il est une mauvaise influence. Et, par conséquent, la personne avec qui j’aurais voulu passer le plus clair de mes temps libres. Toute famille québécoise n’est typique que si elle comprend au moins une tante excentrique et un oncle subversif.

Ce matin, Alain c’est mon oncle dissident. Sa femme, ma tante d’occasion, me sert gentiment deux rôties. Celles-ci sont disposées avec soins en quatre demies, dans une assiette blanche. Je suis charmée. Tour à tour, nous commentons l’émission débile en rigolant, tel un rêve d’unité familiale qui se réalise.

ToucheFraiche

Trois cups de beurre d’arachide plus tard, je suis émue de quitter ce décor, ce paysage que j’ai regardé des heures durant, shooter après shooter, toute la soirée de la veille.

Alors que nous empruntons la 117 en sens inverse, mes pensées vagabondent le long des lignes blanches et jaunes, parfois continues, parfois pointillées.

Combien de photos trop nettes faut-il stocker sur un disque dur avant de s’en lasser, de retourner à la pellicule et d’apprécier celles qui sont floues?

Combien de mots ai-je dû taper sur mon clavier, avant de reprendre le stylo?

Combien de visages sans défauts faut-il embrasser avant de préférer ceux qui en affichent?

Combien de kilomètres de route déserte faut-il parcourir pour atteindre l’instant unique où l’histoire s’arrête, perd le fil du récit et remet en doute sa propre importance?

Truckchurch

Textes et photos par Sophie B. Samson

Fringale2

Révisé par Laurence Perron

ValDorStairs

Remerciements

Laurence Perron

Vincent Martineau

Marie-Pierre Hawey

Marc-André Hallé

Sébastien O. Proulx

Élizabeth Dubois

Jimmy Voyer

Thierry J. Aswad

Anne Rouleau

Daniel Sirard

Jean-Patrice Belleau

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Pour vous procurer la version imprimée, vous pouvez la commander par courriel au prix de 18$

info@sophiebsamson.com

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